vendredi 15 septembre 2017

Gérémy Crédeville "Parfait (et encore je suis modeste)

Théâtre du Marais
37, rue Volta
75003 Paris
Tel : 01 71 73 97 83

Seul en scène écrit par Gérémy Crédeville
Mis en scène par Benjamin Guedj, Stéphane Casez

Présentation : Il aurait pu faire de la radio mais, hélas, il n’avait pas le physique pour…
Dans Parfait (et encore, je suis modeste), Gérémy Crédeville nous prouve que l’élégance peut côtoyer le trash à travers le personnage de G., caricature du beau gosse qui pense que tout lui réussit, qui caresse des rêves d’Olympia comme on caresserait un cheval gentil. Ah oui, il y a aussi de l’absurde dans ce spectacle…

Mon avis : Gérémy Crédeville, un vent venu du Nord pour apporter beaucoup de fraîcheur dans le domaine du stand-up… Gérémy ? Oui, vous avez bien lu. Gérémy avec un « G », un « G » comme gonflé, gracieux, goguenard, garnement, gommeux, gondolant, grivois, gaulois, gaguesque, galant… Non, pas galant ! Pas vraiment. Ou alors, il faudrait que la gent féminine soit particulièrement maso.
Quand je parle de fraîcheur, je pense aussi à nouveauté. Depuis trente ans, j’en ai vu arriver des humoristes. Tout de suite, on décèle s’il y a un vrai potentiel, une forte personnalité, un ton, du fond, de l’originalité, pour leur prédire une longue carrière… C’est le cas de Gérémy Crédeville. Il nous cueille dès le début. Sa première demi-heure est un véritable feu d’artifices.


D’abord, il est servi par son physique GBB : grand, beau, blond. Ajoutez à cela un timbre de voix grave, profond, velouté, enjôleur, une voix qu’il s’amuse souvent à rendre aigue pour créer un dialogue avec un personnage féminin… Gérémy ne nous prend pas en traître. Tout est dit dans le titre de son spectacle : Parfait (et encore je suis modeste). Alors, il y va à fond. Pratiquant en permanence l’abus de confiance (en lui), il ne fait pas dans la demi-mesure. Il n’y peut rien, c’est comme ça ; c’est à prendre ou à lécher (comme une vitrine attrayante). Ebouriffé autant qu’ébouriffant, ce garçon a tous les talents. J’ai rarement entendu autant de trouvailles dans un stand-up. Comédien accompli, excellant dans la pratique du mime, il sait tout faire avec son corps et avec son visage.


Cette qualité d’expression(s), il la met toute entière au service d’un texte particulièrement ciselé et abouti. Images aussi audacieuses qu’irrésistibles, blagues à jet continu, digressions loufoques, apartés impertinents, sens de la répartie avec le public, vocabulaire riche et précis, autodérision réjouissante, saine gaillardise, petits crochets en absurdie … délicieusement irrévérencieux, il est tout à la fois le chevalier paillard, un pédant de Molière, Jean-Pierre Marielle dans Les galettes de Pont-Aven, Jean-Paul Belmondo dans Le Magnifique… Parfois, on même l’impression qu’il est plusieurs !

Je ne veux pas dévoiler toutes les arcanes de ce seul en scène absolument jubilatoire. J’y ai vraiment pris plus d’une heure de plaisir, tant pour l’originalité des vannes, la valeur du texte et la qualité du visuel.
J’ai ri, j’ai re-ri, et gérémy ça tout au long du spectacle.
Je prends aujourd’hui tous les paris : ce garçon se hissera très vite sur la scène de l’Olympia.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 11 septembre 2017

Sylvie Vartan "La plus belle pour aller chanter"

La plus belle pour aller chanter
Editions Gründ
Collection « Passion Musique »
Auteur : Benoît Cachin
Format : 215 x 280
288 pages
Prix : 29,95 €

Sylvie Vartan, 73 ans, 56 ans de carrière, fait partie intégrante de notre vie.
C’est une Panne d’essence en 1961 qui, paradoxalement, l’a conduite sur l’autoroute du succès. Depuis, ses chansons ont jalonné notre existence. Certaines sont définitivement installées dans le répertoire du grand juke-box de notre patrimoine artistique : Si je chante, La plus belle pour aller danser, Par amour par pitié, 2’35 de bonheur, Comme un garçon, La Maritza, J’ai un problème, Qu’est-ce qui fait pleurer les blondes ?, Nicolas, L’amour c’est comme une cigarette

Sylvie Vartan, ce sont 64 albums, 1500 chansons, 40 millions de disques vendus.
Et bien ces 64 albums, Benoît Cachin les présente, les commente, les décortique, les analyse dans un magnifique ouvrage superbement illustré, La plus belle pour aller chanter. Chaque opus est accompagné de sa pochette originale et agrémenté d’une photo d’époque inédite ou rarement diffusée. Il faut rappeler que ces photos sont signées Jean-Marie Périer, Pierre et Gilles, Marianne Rosensthiel, Claude Gassian, pour ne citer que les plus prestigieux. De plus, Sylvie Vartan conclut chacune de ces décennies avec ses souvenirs de l’époque, ses rencontres avec les différents auteurs et compositeurs. C’est très riche en anecdotes rares. Ces cinq entretiens sous-titrés « Le regard des Sylvie », se dégustent comme autant de bonbons délicieusement acidulés.

Que ce soit sur le plan esthétique ou textuel cet ouvrage exhaustif est une totale réussite.

Tous les Copains vont irrésistiblement l’adorer. Ils vont ressentir à la lecture de chaque page au moins 2’35 de bonheur. Et comme il y a 288 pages ! Vous pouvez calculer le temps de pur ravissement qui vous est ainsi offert…

vendredi 8 septembre 2017

Calogero "Liberté chérie"

Liberté chérie
Polydor / Universal Music France


Liberté chérie : septième album solo de Calogero. 7… Chiffre symbolique s’il en est. Mais pour ce qui concerne Calogero, je ne retiendrai que les sept notes qui font la Musique. La Musique avec un « M » majuscule. La Musique qui nourrit un des titres-phare de ce nouvel opus, Je joue de la musique.
Sept albums en dix-huit ans, ce n’est pas une super production, mais c’est à chaque fois une production super. Super et superbe. En gros, il sort un CD tous les trois ans et, à chaque fois, c’est un événement.
Calogero… Je l’ai connu avec plein de cheveux ! Je l’ai rencontré pour la première fois le 22 mai 1990. Il allait sur ses 19 ans et il était le leader charismatique et angélique des Charts. Il était habité par la passion. Et comme il était déjà bourré de talent et d’inventivité, il était sûr qu’il ferait carrière. Mais, pour paraphraser Brassens, « Le talent sans le travail n’est qu’une sale manie »… Calo a bossé ; bossé dur, très dur pour atteindre cette forme de perfection qui fait que chacune de ses chansons, nous paraissant évidente, nous embarque imparablement, nous émeut, nous charme, nous donne à penser, nous distrait, nous réjouit.

Liberté chérie est un album particulièrement accompli. Toujours en référence à Tonton Georges, « y’a rien à jeter, sur l’île déserte il faut tout emporter ». Il n’a fait appel qu’à deux auteurs, deux sacrées plumes, qui savent faire sonner les mots et teinter la réalité de poésie : Paul Ecole pour huit chansons, Marie Bastide pour quatre (Pierre Riess n’intervenant que sur un seul). Il en ressort treize titres à la portée universelle, des titres qui nous touchent tous. Dans cet album, il y a surtout du positif, du lumineux et beaucoup d’humanité. Il y a juste ce qu’il faut de nostalgie légère et un zeste de mélancolie. C’est un dosage parfait. Et puis, comme toujours, il y a une vraie élégance.
Enfin, il y a la voix incomparable de Calogero. Il fait ce qu’il veut avec elle, il sait lui donner toutes les intonations. Tout comme il sait jouer de la musique, il sait jouer avec sa voix. Il n’interprète aucune chanson de la même manière. Il imprime à chacune une couleur vocale et un climat particuliers. Ses interprétations sont empreintes de sensibilité et d’intelligence. Si bien qu’aucun titre ne nous laisse indifférent.

1/ Voler de nuit est un clin d’œil appuyé à Antoine de Saint-Exupéry, pionnier de l’Aéropostale. Calogero n’oublie pas qu’il fut un temps, à la fin des années 80, un « petit prince » de la chanson. Sur une musique volontairement aérienne, cette chanson prend de la hauteur. Du ciel, tout s’uniformise, les inégalités s’effacent (« vu d’avion, on a l’air tous les mêmes ») ; il est plus facile ainsi de faire passer un message de paix et de solidarité.

2/ Je joue de la musique est une profession de foi, une déclaration d’amour à la Musique. Elle est tout pour lui : son refuge, son oxygène, son point d’ancrage. Bref, elle est toute sa vie, son âme sœur. Son refrain nous entre grave dans la tête et, à l’instar du bout de scotch du capitaine Haddock, on ne peut plus d’en défaire… Son amour pour la musique, il ne veut pas le vivre en égoïste, il veut le partager en une sorte de communion.

3/ 1987 n’est pas une année anodine. C’est l’année de naissance des Charts. C’est là que tout a commencé il y a trente ans. Pourtant, il n’y a aucune nostalgie (« Y’a rien que je regrette »). Au contraire, c’est frais, sautillant, léger. Et c’est truffé d’images, d’objets, de name dropping et d’actualités d’époque. Là aussi, il ne garde pas ses souvenirs pour lui seul car il interpelle celles et ceux de sa génération à grands coups de « Tu t’ souviens »…

4/ Julie est une chanson étonnante. Sur une musique martiale, percutante, elle raconte l’histoire d’une solitude, d’une vie étriquée. Scandée comme un métronome, elle rythme le temps qui passe. L’arrangement est aussi fort qu’original. Heureusement, la chanson se termine sur une petite lueur d’espoir. Nombre de jeunes femmes se reconnaîtront en Julie.

5/ Fondamental est ma chanson préférée. L’écriture est volontairement souchonienne. Ce titre résume ce qui remplit et habille une vie. Ce qui constitue notre bagage personnel : les odeurs, les chansons, les vêtements, les prénoms, les photos… tout ce qui nous a accompagné. C’est doux, émaillé de jolies sonorités et le refrain est magistral.

6/ A perte de vue fait également partie de mes gros coups de cœur. Poétique et tendre, cette chanson prend un aspect obligatoirement descriptif puisque le narrateur devient les yeux de l’auditeur. C’est par ses mots, ses images, que ce dernier peut se représenter un décor bucolique à souhait. Le titre prend ici tout son (double) sens. C’est une ode à la nature magnifiés par ce constat : « On ne voit bien qu’avec le cœur ».

7/ On se sait par cœur, c’est la complexité de la séparation mise en abîme. Le texte (de Pierre Riess), embelli par de jolies allitérations, est remarquable. Tout ce qui unit et peut désunir un couple y est jeté, brassé, analysé pêle-mêle avec, en leitmotiv, cette terrible épée de Damoclès que représente « le dernier pas ». Pas facile de savoir prendre la bonne décision…



8/ Premier pas sous la lune est elle aussi chargée de symboles. Contrairement à Voler de nuit, nous sommes cette fois au ras des pâquerettes. La seule solution pour essayer de prendre de la hauteur, c’est de se lever, d’avancer un pied, puis l’autre et de se lancer dans la vie, d’oser partir à l’aventure et, pourquoi pas, dans l’espace.

9/ Comment font-ils, pour moi, rejoint et complète On se sait par cœur. Cette fois-ci le thème de la séparation est vu de l’extérieur. En prenant en compte l’érosion du temps qui passe dans un couple, existe-t-il des recettes pour le faire durer ? Sur une mélodie lancinante, défilent toutes les questions que l’on se pose à ce sujet. Et, hélas, il n’y a pas de réponse.

10/ Le baiser sans prénom vient en deuxième position dans l’ordre de mes préférences. Quelle belle écriture et quelle jolie mélodie. Sur une valse qui tourne comme un manège est évoqué le souvenir d’un baiser. Mais quel baiser. C’est LE baiser ; le baiser idéal parce que magnifié par son côté unique et éphémère. Amplifiée par le fantasme, l’interprétation est pleine de tendresse. Et quel refrain !

11/ Liberté chérie est un superbe hommage à Paris et à ses amoureux. Tout de suite, j’ai pensé à Doisneau (surtout après le Baiser) et, évidemment, il arrive dans le troisième couplet. Dans cette chanson, Paris est représentée comme la capitale de l’amour. L’amour y est partout. Le moindre endroit, le moindre quartier suinte l’amour. C’est une chanson qui pourrait y booster encore plus le tourisme !

12/ Ma maison est construite un peu dans le prolongement de Fondamental. C’est du moins le même état d’esprit puisqu’on y évoque la force des souvenirs. Mais elle est encore plus personnelle (autobiographique ?). Elle est d’une terrible force suggestive. Dans cette maison vide et abandonnée, avant, il y avait de la vie, il y avait des enfants qui riaient, il y naissait des rêves… Il y a tant de tendresse dans la voix de Calo !

13/ Le vélo d’hiver est une touchante évocation d’un endroit dédié au sport et à la fête qui est devenu par les pulsions maléfiques du destin le symbole d’une tragédie innommable : la déportation. Marie Bastide y évite brillamment l’écueil du pathos. Elle a su habilement s’attarder sur ce qu’il y avait de festif sans s’appesantir sur ce qu’il y a eu de dramatique. Mais en terminant sur cette image elle rend son trait bien plus fort. C’est bien de terminer l’album sur cette chanson forte.

Gilbert "Critikator" Jouin

vendredi 25 août 2017

Trahisons

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

Une pièce d’Harold Pinter
Mise en scène par Christophe Gand
Scénographie de Goury
Décor de Claire Vaysse
Costumes de Jean-Daniel Villermoz
Lumières d’Alexandre Icovic

Avec Gaëlle Billaut-Danno (Emma), François Feroleto (Robert), Yannick Laurent (Jerry), Vincent Arfa (le « déménageur », le serveur)

L’histoire : Jerry et Emma se retrouvent deux ans après leur rupture. Elle est la femme de Robert, éditeur, vieil ami et, plus que tout, partenaire de squash de Jerry. A partir de là, on remonte le cours de cette intrigue amoureuse entre trois amis. Dans cette histoire à rebours, Pinter tisse les énigmatiques liens amoureux et amicaux du trio où chacun construit sa propre vérité : des séparations aux rencontres, des aveux aux mensonges, des secrets aux trahisons.

Mon avis : Le sujet de Trahisons, il faut le savoir, a été directement inspiré à Harold Pinter par sa propre vie. En fait, il y évoque en filigrane la longue liaison qu’il a entretenue avec une célèbre présentatrice de la télévision britannique… Sur le plan de l’adultère, il sait donc de quoi il parle.
L’originalité de cette pièce, c’est sa chronologie inversée. Elle débute en 1977 pour nous faire remonter le temps jusqu’à 1968. Habituellement, on suit une intrigue amoureuse depuis sa naissance jusqu’à son terme, ici c’est le contraire. Pinter s’empare d’une peau de chagrin et s’évertue à la reconstituer pour lui redonner tout son éclat. En fait, il retricote. C’est cette mécanique à rebours qui retient tout notre intérêt. Notre esprit, comme sous perfusion, reçoit régulièrement les informations au compte-gouttes. Chaque tableau est un élément qui nous permet de recomposer ce puzzle de neuf pièces.


Trahisons n’est pas pour moi une des meilleures pièces de Pinter. Justement, peut-être, parce qu’il est concerné au premier degré. Elle manque un peu de souffle, de cette forme de recul et de détachement qui autorise le cynisme (même s’il l’effleure parfois avec le personnage de Robert). Si bien que les dialogues en souffrent. Les banalités et les lieux communs abondent volontairement (par exemple, les protagonistes prennent régulièrement des nouvelles des enfants de l’autre couple). Personnellement, si j’ai trouvé parfaitement idoine et réjouissant l’échange de banalités lors des retrouvailles d’Emma et Jerry (premier tableau), j’ai déploré que l’auteur en use et en abuse par la suite. Il en résulte une espèce d’atonalité qui, à force, devient lassante.


Pourtant, en dépit de ce manque de percussion des dialogues, on parvient à s’intéresser à l’intrigue grâce au jeu des comédiens. Finalement, ce sont leurs interprétations qui nous séduisent et non la partition trop monocorde que Pinter a composée. Tout le mérite leur revient. Ils sont excellents tous les trois.
Outre la prestation irréprochable des acteurs, plusieurs éléments importants viennent au secours de la pièce. Il y a d’abord son profil sociologique. Les trois personnages évoluent dans des milieux privilégiés, érudits et dynamiques. L’édition pour Robert et Jerry, une galerie de peinture pour Emma. La vie est facile, l’argent ne pose pas problème, on voyage et… on boit beaucoup. Et puis, il y a son époque. Le fait que l’action se déroule entre 1968 et 1977 n’est pas anodin. Ce sont des années qui, pour les femmes, ont été extrêmement fondatrices. En travaillant, Emma n’est pas tributaire économiquement de son mari. Et avec la révolution sexuelle toute récente, elle y a gagné son indépendance et sa liberté de choix. Ceci est essentiel pour comprendre le comportement de la jeune femme.
Enfin, autre point positif de ce spectacle, les enchaînements. Les changements de décors sont effectués à vue dans une sorte de chorégraphie orchestrée par le son d’un piano, de violons, d’une trompette ou d’une contrebasse. C’est très agréable tant sur le plan visuel qu’acoustique.


Revenons aux comédiens. Yannick Laurent fait de Jerry un individu complexe. Le seul courage dont il a fait preuve, c’est celui de draguer l’épouse de son meilleur ami. Il s’inscrit ensuite dans une ligne masculine plus générale en se montrant émotif, faible, pusillanime, craintif même. Il ne pense qu’à l’aspect plaisir de cette relation extra-conjugale. Mais lorsqu’il faut prendre ses responsabilités, il n’y a plus personne… François Feroleto crée un personnage aux antipodes de celui de Jerry. Il dégage une force tranquille, affiche un flegme tout britannique ; manipulateur, mufle assumé, ce n’est pas un sentimental. Un tantinet désabusé, rien ne semble l’affecter… Enfin, Gaëlle Billaut-Danno donne à Emma toute sa frémissante féminité. Emma vit sa vie comme elle l’entend. Elle se montre tout aussi passionnée que raisonnée. Lucide et directe, elle n’entend pas se laisser imposer quoi que ce soit par ses mari et amant. Elle tient à garder son libre arbitre. Un rôle subtil car il lui faut se montrer tout autant sensuelle et désirable que prudente et réfléchie.

Gilbert « Critikator » Jouin

dimanche 6 août 2017

Rupture à domicile

Le Splendid
48, rue du Faubourg Saint-Martin
75010 Paris
Tel : 01 42 08 21 93
Métro : Strasbourg Saint-Denis / Château d’eau / Jacques Bonsergent

Comédie écrite et mise en scène par Tristan Petitgirard
Décor d’Olivier Prost
Lumière de Denis Schlepp
Costumes de Mélisande de Serres

Avec Anne Plantey (Gaëlle), Jean-Baptiste Martin (Eric), Benoit Solès (Hippolyte)

Jusqu’au 6 janvier 2018

L’histoire : Rompre n’est jamais agréable, alors pourquoi ne pas payer quelqu’un pour le faire à votre place… Eric, fondateur de l’agence « Rupture à domicile », est engagé par Hippolyte pour rompre avec sa petite amie. Au moment d’effectuer sa mission, il découvre que sa « victime » est Gaëlle, l’amour de sa vie qui l’a quitté du jour au lendemain sans explications. Mais Eric est loin de se douter qu’Hippolyte a changé d’avis et, surtout, qu’il va le rejoindre…

Mon avis : Rupture à domicile est une comédie particulièrement réussie. On comprend tout à fait qu’elle ait été retenue pour les nominations aux Molières. Elle est d’abord remarquablement écrite et construite. L’idée de départ est imparable : qu’un coach ès rupture doive inopinément annoncer à son ex que son compagnon actuel veut la quitter ça ne peut que provoquer une certaine effervescence ! Pour ne pas dire plus.
Outre sa progression, la pièce – tout de suite très rythmée, elle ne cesse d’aller crescendo – fourmille en comique de situations. Tout y est structuré de façon à ce que chacun des trois protagonistes se retrouve confronté à des informations auxquelles il/elle ne s’attend pas et auxquelles il/elle va tenter de s’adapter et réagir. Si bien que les rebondissements abondent.


Ecriture (moderne), scénario (ingénieux et percutant), dialogues (vifs et incisifs), situations (cocasses et jubilatoires), tout cela compose un cocktail que les trois comédiens secouent avec malice et nous servent avec une folle énergie. Cette comédie, qui est intrinsèquement d’un très haut niveau atteint l’excellence grâce au jeu de ses acteurs.
Chacun d’eux a hérité d’un registre différent ce qui entraîne une opposition de styles particulièrement réjouissante. Tout repose sur leur inégalité. Eric est le seul qui soit au courant de tout. Après avoir été – on le comprend – déstabilisé par ses retrouvailles imprévisibles avec Gaëlle, il boit du petit lait car il connaît les raisons et le but de sa présence. Il tire donc les ficelles avec un plaisir non dissimulé… Hippolyte, lui, n’a en main que la moitié des éléments. Il est en porte-à-faux permanent. C’est cette instabilité qui déroule le fil rouge comique de l’intrigue… Quant à Gaëlle, elle ne sait strictement rien du pourquoi de l’irruption d’Eric chez elle et des basses manœuvres d’Hippolyte… Et nous, spectateurs, qui sommes informés de la position de chacun, qui nous doutons en outre que ces trois destins longtemps parallèles vont forcément être amenés à un moment à se rejoindre et à se percuter, on se régale avec un léger sentiment pervers de voyeurisme ; tout en se demandant comment cette « tragicomédie » va bien pouvoir se terminer.


Les trois comédiens, je le martèle, sont plus qu’impeccables. Jean-Baptiste Martin (Eric), dégage beaucoup de charme. C’est l’archétype du latin lover, the right man at the right place dans une comédie romantique. Comme il est en situation de force, il a l’œil qui frise, le ton débonnaire, il joue la chattemite à ravir ; et plus Hippolyte s’énerve, plus il affiche un calme olympien. Malgré tout, il y a une fêlure dans cette belle armure : le passé. Il est resté fragilisé par le départ de Gaëlle sept ans plus tôt ; un départ resté sans explication. Va-t-il enfin savoir ce soir ?... Il est absolument parfait dans ce rôle…

Toute aussi parfaite est Anne Plantey (Gaëlle). Son rôle est incontestablement le plus délicat, le plus varié, donc le plus riche. Durant toute la pièce, elle va de surprise en surprise, de découverte en découverte. Il lui faut sans cesse s’adapter car elle continuellement en réaction. Ce qui nécessite de posséder une palette de jeu hyper complète. Et elle l’a ô combien cette palette ! Fétu de paille balloté dans ce torrent de cachotteries, elle barbotte comme elle peut, se raccroche aux branches bien solides de sa féminité, elle ne coule jamais. Elle boit souvent la tasse, mais c’est pour mieux recracher son indépendance d’esprit à la face de ces deux coqs hâbleurs et querelleurs. A la fois vulnérable et coriace, elle est tout simplement magnifique…

Et puis il y a Benoit Solès (Hippolyte) ! Il est l’élément incontrôlable de la pièce, celui qui provoque des explosions de rires dans la salle. Il est capable de tout, du plus fin au plus appuyé. Il ne faut pas le perdre de vue une seconde tant son jeu est affûté et foisonnant. Mimiques subtiles, science du geste drôle, débauche physique, aussi brillant dans la faux-culterie que dans le burlesque, il est le rejeton improbable qu’auraient pu avoir Louis de Funès et Pierre Richard. Il est si généreux, si habité par son personnage, qu’il a parfois tendance à en faire des caisses. Et bien, figurez-vous que j’en redemandais ! Tant il possède cette capacité – ce don même- de savoir provoquer le rire. Quelle prestation !


Et quel trio !
Cette pièce est réussie aussi parce qu’elle est crédible. Nonobstant le postulat de départ (les retrouvailles tellement hasardeuses de Gaëlle et Eric), toutes les situations et tout ce qui s’y dit est plausible. Les profils psychologiques de chacun sont inattaquables. Il n’y a aucune fausse note dans les caractères. Cette pièce est totalement actuelle. Ses dialogues, fluides et nerveux, sont pimentés par des pointes ce cynisme et de cruauté. Personne n’est épargné, personne n’en sort indemne. Le grand gagnant de cette soirée, c’est le rire. Pas un rire moqueur, mais un rire franc et sain. Sain, tout simplement parce que, par le truchement d’un phénomène d’empathie et de transfert, on y rit aussi de nous-même.

Gilbert « Critikator » Jouin

lundi 5 juin 2017

Le jardin d'Alphonse

Théâtre Michel
38, rue des Mathurins
75008 Paris
Tel : 01 42 65 35 02
Métro : Madeleine / Havre Caumartin / Auber

Une comédie de Didier Caron
Mise en scène par Didier Caron
Décor de Sébastien Barbaud
Costumes de Christine Chauvey
Lumières de Sébastien Lanoue
Avec Didier Caron (Daniel), Julia Dorval (Nadège), Michel Feder (Jean-Claude), Romain Fleury (Fabien), Sandrine Le Berre (Magali), Christiane Ludot (Michelle), Karina Marimon (Suzanne), Arnaud Pfeiffer (Serge), Véronique Viel (Zoé)

Présentation : Les Lemarchand se retrouvent pour un déjeuner dans le jardin de la maison d’Alphonse qui vient de décéder. C’est le moment de retrouvailles avec les amis proches, avec d’autres membres de la famille. Jean-Claude, le père, annonce qu’il va léguer la maison à ses trois enfants. Mais sa fille, Magali, n’en veut pas. Pourquoi ? C’est le moment qu’elle choisit pour l’interroger sur une question qui lui taraude l’esprit depuis des années. Malheureusement, la réponse est tout sauf celle attendue. Cette révélation va donner des ailes au reste de la famille et les petits secrets comme les plus grands vont éclater sous le pin parasol du jardin d’Alphonse…

Mon avis : Le jardin d’Alphonse n’a rien à voir avec le jardin d’Eden où Adam et Eve folâtraient, batifolaient et glandaient en toute insouciance. Mais tout cela, c’était avant le coup de la pomme, le pêché et la disgrâce... Ici, les Adam et les Eve sont confrontés aux dures réalités de la vie. Cette pièce, formidablement réussie, est banalement et terriblement humaine. Elle ne cesse de nous mettre face à nous-mêmes.
Au début, tout est réuni pour que cette réception post-obsèques soit des plus agréables : décor bucolique, pelouse parfaitement tondue, on sent l’océan tout proche ; nous sommes en Bretagne. Or, il n’aurait pas fallu que ce soit un pin parasol qui trône côté « jardin » (évidemment), mais plutôt un pépin parasol. En effet, en dépit du temps ensoleillé, les nuages et les embruns vont petit à petit s’accumuler et tout le monde va être mouillé. Alors que tout semble paisible, c’est Magali qui va ouvrir les hostilités et attaquer son père frontalement pour qu’il éclaircisse une bonne fois pour toutes une zone d’ombre se rapportant à la seconde guerre. Son entêtement et son agressivité vont faire boule de neige et ce sont tous les protagonistes de ce déjeuner qui vont soudain éprouver le besoin de régler leurs comptes.


Cette pièce est remarquable en ce sens où les neuf personnages sont affectés du même traitement par l’auteur. Chacun a la même importance. Chacun a son histoire, chacun a son tempérament, chacun a sa philosophie de vie ? Ce qui est bluffant, c’est que Didier Caron a réussi le tour de force de peindre de vrais caractères. Comme dans la réalité, rien n’est tout noir, rien n’est tout blanc. Beaucoup de gris, pour peu de rose.

Au début, chacun montre un trait général de sa personnalité. Magali a son franc-parler, elle est pugnace ; Zoé est complètement allumée ; Serge est cash, vindicatif et acariâtre ; Jean-Claude est conciliant ; Michelle est aimable et bienveillante ; Nadège est une bimbo capricieuse et manipulatrice ; Daniel est silencieux ; Fabien est ambitieux, il ne pense qu’à ses affaires ; et Suzanne est une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs… Mais au fur et à mesure que l’intrigue avance, on s’aperçoit que chacun cache quelque chose de plus secret, de plus intime. Chacun porte en lui une blessure.
On découvre alors que Magali est très vulnérable, que Zoé a plus de profondeur que l’on croyait, que Serge est un estropié du cœur, que Michelle n’est pas tout à fait satisfaite de sa vie, que Nadège est en réalité très fûtée et en souffrance aussi, que Daniel subit une lourde épreuve, que Fabien n’est la success boy qu’il se complaît à camper, alors que Suzanne reste une pipelette intarissable, gaffeuse et haute en couleurs, mais…


On s’intéresse et l’on s’attache à chaque personnage. On a tous en nous quelque chose de l’un(e) d’entre eux, voire de plusieurs. Les Lemarchand et leurs amis forment une famille comme tant d’autres.
La construction de la pièce a ceci de très habile qu’en fonction des absences de l’un ou de l’autre, l’auteur a réussi à dégager des moments de tête-à-tête entre les personnes que nous, spectateurs, nous avons envie de voir confrontés. Les dialogues sont incisifs, mordants, parfois cruels. Les moments de tension alternent avec des séquences pleines d’humour. On est dans la vie.
Dans le testament d’Alphonse, il est bien sûr question d’héritage et de succession. Mais le brave défunt n’aurait pas pu imaginer que chacun allait hériter de vérités qui ne sont pas toujours bonnes à entendre et être le témoin d’une succession de règlements de comptes.


Tous les comédiens sont épatants. Comme ils sont traités à égalité par l’auteur, personne ne tire la couverture à soi. Impossible. Malgré tout, on ne peut occulter le rôle prépondérant que tient Suzanne. Elle est l’élément cent pour cent comique de la pièce. La prestation de Karina Marimon est inénarrable. Elle fait l’unanimité. Tout le monde parle de sa performance. Didier Caron lui a concocté un rôle sur mesure, celui de la soupape. Elle y est magistrale… Mais jamais au détriment de ses partenaires car ils ont tous leur importance et tiennent leur personnage avec une totale crédibilité et une profonde vérité.

Lorsque le portail se referme sur le jardin d’Alphonse, ce sont neuf jardins secrets qui ont été mis au jour. Pour notre plus grand plaisir…

Gilbert « Critikator » Jouin







lundi 1 mai 2017

De 7 à 77 ans

Le Funambule Montmartre
53, rue des Saules
75018 Paris
Tel : 01 42 23 88 83
Métro : Lamarck-Caulaincourt

Le lundi à 21 h 00 et le mardi à 19 h 30

Une pièce de Franck Buirod
Mise en scène par Vincent Demoury

Avec Franck Buirod (Franck, le petit-fils) et Denis Obitz (Denis, le grand-père)

L’histoire : Franck entretient depuis sa plus tendre enfance une relation épistolaire avec son grand-père Denis. Ce dernier aimerait bien que son unique petit-fils vienne lui rendre visite. C’est un jour chose faite, mais le choc des générations ne tarde pas à produire ses effets.
Franck est rivé à son téléphone portable et on s’imagine que le séjour va être un enfer pour les deux.
Le grand-père propose alors un deal à son petit-fils qu’il accepte :
Franck est privé de son téléphone une semaine… Ce séjour ne sera pas qu’une simple partie de pêche…

Mon avis : Voici une pièce qui nous rafraîchit l’âme tout en nous faisant chaud au cœur…
Son thème est des plus banals - les relations d’un grand-père avec son petit-fils – or, elle nous captive de bout en bout car, tout au long, nous sommes partie prenante. Ce que ces deux là vivent et nous font partager fait partie de l’histoire de chacun. Nous sommes tous concernés.


La pièce est habilement structurée. Elle commence par un échange de correspondances qui font tout doucement monter la pression ; nous avons de plus en plus hâte que ces deux personnages se rencontrent enfin. A travers leurs courriers, leurs personnalités, leurs caractères se dessinent et s’affirment. Si bien que l’on sait déjà que leur confrontation va inévitablement tourner à l’affrontement.
De 7 à 77 ans est une fable aussi initiatique que réaliste. En empruntant cette passerelle, qui enjambe volontairement une génération, celle des parents, le jeune Franck va entrer progressivement dans un autre monde : celui des adultes. Ce dont il n’a jamais parlé avec son père et son mère, il va se le permettre avec son grand-père. Tous les sujets, des plus badins aux plus graves sont abordés, le plus souvent avec humour car le papy se révèle être particulièrement truculent, épicurien et transgressif.
On assiste presque à un numéro de dressage. Franck est un jeune coq rebelle et rétif à toute forme d’autorité. Heureusement, il est doté d’une réelle curiosité et d’un vrai respect pour son aïeul. Si les échanges sont vifs, ils sont toujours emprunts de tendresse ; d’une tendresse qui n’apparaît qu’en filigrane car, comme c’est souvent le cas, elle est souvent tempérée par cette pudeur encombrante qu’ont la plupart des mecs.
Néanmoins, le vieux coq va tenter de faire l’éducation du jeune.


Auteur et acteur de cette pièce, Franck Buirod possède un sens de l’observation très aiguisé. Son écriture est moderne, vive, elle ne s’embarrasse pas de fioritures. Il va à l’essentiel. Ses dialogues son drôles, percutants et agrémentés de formules qui font mouche. Il réussit le tour de force de traiter en une heure et quart d’une kyrielle de sujets forts et légers : les réseaux sociaux, la femme (quel bel éloge !), l’amour, la sexualité, la vie de couple, l’alcool, la drogue, la dépendance…
Bref, le thème principal est la transmission. Denis va passer le témoin à Franck. Cela ne se fera pas sans heurts, mais la sagesse l’emportera. Il est ici question de l’héritage sous toutes ses formes. Les échanges sont cash, parfois crus, parfois émouvants avec quelques judicieuses digressions un tantinet métaphysiques (quel beau monologue du grand-père sur le temps qui passe !). On est véritablement happé.

Enfin, il faut insister sur la qualité de jeu des deux comédiens. C’est interprété avec tellement de spontanéité et de naturel qu’on ne se sent pas au théâtre. Nous sommes comme des petites souris témoins d’une longue discussion entre un grand-père et son petit-fils. Rien n’est gratuit, tout est sensé. Nous sommes dans la vraie vie.

Je n’ai que deux minuscules objections à formuler : il y a une petit longueur au début de la partie de pêche (on n’y mord pas tout de suite) et je trouve que le titre, De 7 à 77 ans, est un peu évasif. Il ne reflète pas vraiment la richesse et la profondeur de ce qui nous est donné à voir et à entendre.
En tout cas, aussi simple qu’efficace, elle mérite un franc(k) succès.

Gilbert « Critikator » Jouin

jeudi 13 avril 2017

Duels à Davidéjonatown

Les Feux de la Rampe
34, rue Richer
75009 Paris
Tel : 01 42 46 26 19
Métro : Cadet / Grands Boulevards

Une pièce de Artus et Romain Chevalier
Mise en scène par Artus
Décors de Sébastien Cachon
Costumes d’Agnès Sénéchaud
Lumières de Romain Chevalier

Avec Artus (Bobby Dick, Jacques, Maître Gims), Cartman (Gaz, le Croque-mort), Sébastien Chartier (Billy), Célia Diane (Jane), Julien Schmidt (Bruno, l’Indien)

L’histoire : Les habitants de Davidéjonatown, un patelin perdu du Far-West, doivent choisir leur nouveau shérif en opposant les candidats dans des duels à mort.
Billy, modeste éleveur de cochons pacifique et sensible, apprend qu’il a été inscrit à son insu à la mortelle compétition… alors qu’il ne sait même pas se servir d’un révolver ! Billy en sortira-t-il vivant ? Deviendra-t-il le shérif de Davidéjonatown et épousera-t-il enfin celle qu’il aime secrètement depuis sa tendre enfance, Jane, la pute du saloon ?...

Mon avis : Il faut vraiment faire diligence pour aller découvrir cette pièce. Alors qu’elle vient à peine de commencer, la grande salle des Feux de la Rampe est déjà comble.
Personnellement, c’est la présence d’Artus qui m’a motivé. J’avais réellement apprécié ses seuls en scène, son sketch sur le wagon restaurant dans On n’ demande qu’à en rire est un des plus drôles que j’aie jamais vu… J’aime ce qu’il est, j’aime son humour, j’aime son jeu et j’aime son écriture. Le retrouver dans une pièce qu’il a coécrite est mise en scène était déjà une promesse de qualité. Maintenant que je l’ai vue, je puis confirmer qu’Artus est un surdoué du rire. Et comme, en plus, il a su s’entourer de quatre comédiens largement aussi barrés et inventifs que lui, je peux prédire sans me tromper que Duels à Davidéjonatown sera un des grands succès de cette année 2017.

Je n’ai pas arrêté de rire et de sourire pendant une heure et demie ! Il y a tout dans cette parodie de western : beaux décors, superbes costumes, effets spéciaux (mais volontairement minimalistes pour ajouter au ridicule de certaines situations), avalanche de gags (dont certains ont le bon goût d’être running), déluge d’accents, suspense, dramaturgie, numéro de music-hall, Indien très « couillon » et, surtout, dialogues vifs, percutants, croustillants et personnages on ne peut plus hauts en couleurs.


L’action se déroule en 1895 dans un Far complètement à l’ouest, un ouest pas terne, un Far felu, quoi… Il y a du « shérififi » dans l’air car, à Davidéjonatan », le marshal élu est celui qui sort vainqueur d’une succession de duels à mort. C’est ce qui s’appelle une élection par éliminations. Or, ce qui donne du piment à l’intrigue, c’est que parmi tous les candidats figure un concurrent que l’on a inscrit à son insu : Billy, un éleveur de cochons gringalet, candide et un peu simplet, affublé de surcroît d’un cheveu sur la langue, qui ne sait même pas se servir d’un pistolet. Lui, il n’a pratiqué que les colts buissonnières. Alors, pour que le chétif devienne shérif, il va en falloir des péripéties… Ce pastiche de western aurait pu être sous-titré « Le con (Billy), la brute (Bobby Dick) et les truands (Gaz et Bruno).

Au diapason de la puissance comique d’Artus, tous les comédiens sont à mourir de rire. On ne peut les dissocier dans les louanges tant chacun est à sa place et apporte sa propre folie. Je n’ai pas envie de révéler plus de choses sur cette pièce. Elle est trop riche en dingueries en tous genres, en répliques percutantes, en anachronismes savoureux, en références à l’actualité, en name dropping (j’ai adoré cette vanne imparable pour décrire Artus : « on dirait Kendji Girac qui a bouffé Carlos !). Duels à Davidéjonatown, c’est du burlesque de qualité parce qu’intelligent. Bref, je me suis régalé du début à la fin. Et je n’étais pas tout seul.

En toute sincérité, j’accorde à cette excellente pièce où les rires fusent autant que les balles un gigantesque et enthousiaste OK choral…

Gilbert « Critikator » Jouin

vendredi 7 avril 2017

Grévin fait son Cinéma

Grévin
10, boulevard Montmartre
75009 Paris
Informations et réservations : 01 47 70 85 05 / grevin-paris.com
Métro : Grands Boulevards

Du 8 avril au 1er mai, Grévin rend hommage au cinéma.
Pour cela, le célèbre Musée propose plusieurs rendez-vous aussi spectaculaires et instructifs que réjouissants.
Sur le trajet qui vous mènera vers la salle de théâtre et de projection, vous aurez tout loisir à découvrir une exposition consacrée à deux des pionniers de l’animation et du Septième art, Georges Méliès et Emile Reynaud. Pour la petite histoire, il faut savoir que ce dernier, inventeur du théâtre optique, est le père du dessin animé. Il a ainsi présenté pour la toute première fois ses « Pantomimes lumineuses » au… Musée Grévin, en octobre 1892. Eh oui, déjà le Grévin se montrait à la pointe du progrès.

C’est donc dans cette fameuse salle que seront présentés les deux programmes célébrant le cinéma.


Soirée Méliès
Les 8 et 15 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €

120 ans après qu’il ait effectué ses premières projections, le talent et la folle créativité de Georges Méliès sont mis à l’honneur à travers une dizaine de films. Complètement emballé par le cinématographe des frères Lumière qu’il a découvert en 1895, ce dessinateur, peintre, magicien, prestidigitateur, illusionniste et acteur s’est mis en tête de réaliser ses propres films… On peut dire de lui qu’il est l’inventeur du trucage et des effets spéciaux.
J’ai été complètement bluffé par les trouvailles et la modernité de ces films. En prime, ils offrent cette saveur particulière d’être commentés (« bonimentés ») par Marie-Hélène Méliès-Leherissey et accompagnés en direct au piano par Lawrence Leherissey, tous deux descendants de Georges Méliès. On ne s’ennuie pas une seconde. Au contraire, on est sans cesse ébahi par des images réellement étonnantes.
Cette Soirée Méliès est une formidable remontée à la source du cinéma. Un véritable régal pour petits et grands.


Soirée spectacle
Les 12, 13, 14 / 19, 20, 21 / 26, 27, 28 avril
Tarifs. Adultes : 27 € / Enfants de moins de 16 ans : 22 €


Quelle idée géniale que de reprendre les scènes les plus cultes du cinéma et de les interpréter sur scène ! Sous la houlette d’Eric Laugérias une brochette de comédiens savoureux nous restitue les plus fameuses répliques gravées à jamais dans notre cortex de films comme Le Dîner de cons, La Cage aux folles, Le Père Noël est une ordure, La vie est un long fleuve tranquille, Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ… Que des tubes ! Une heure dix d’un spectacle jubilatoire qui vous comblera de plaisir.

mardi 4 avril 2017

Jeff Panacloc, l'extraordinaire aventure

TMC
Mercredi 5 avril
20 h 55.
Documentaire de Guillaume Simon et Thierry Colby

Ce documentaire de près de deux heures autour de Jeff Panacloc est un pur régal car il s’en dégage une profonde humanité.
Jeff Panacloc s’y livre certes avec une grande sincérité mais, ce qui nous touche le plus, c’est son extrême simplicité. Il montre beaucoup de recul vis-à-vis de l’extravagant succès qu’il connaît depuis quatre ans. Il est très loin des paillettes, de la suffisance et du star system. Il fait son boulot comme un artisan car il connaît les valeurs du travail. Cela fait partie de ses gènes, de son éducation. Pour le définir, j’ose un néologisme : Jeff Panacloc est un « startisan » !


Le reportage que nous ont concocté Guillaume Simon et Thierry Colby couvre justement les quatre années que vient de vivre le ventriloque. Les extraits de spectacles, les différentes salles, les étapes de sa tournée – y compris sa parenthèse américaine – alternent avec des retours sur son enfance, sur sa scolarité, sur ses relations parfois conflictuelles avec ses parents (c’était lorsqu’il cherchait sa voie et aussi sa voix), son éveil artistique avec l’influence importante de son père, la chanson, sa passion pour la magie jusqu’à la rencontre qui allait être déterminante, celle de David Michel et sa marionnette, Nestor le Pingouin… Tout cela est habilement mélangé, ce qui donne à la fois de la variété et du rythme à l’émission.


Avec la naissance de Jean-Marc, on suit la progression artistique et humaine de Jeff Panacloc, de ses débuts dans les cabarets parisiens à l’apothéose du 10 avril 2016 lors de sa dernière représentation au Palais des Sports en passant par l’Olympia et la tournée des Zéniths. On croise les personnes qui ont jalonné ce parcours, celles qui ont compté. Le soutien de Pascal Obispo, l’aide de Franck Dubosc, l’omniprésence professionnelle et affective de son père, l’investissement inconditionnel de son producteur, Philippe Delmas, et l’assistance chaleureuse et protectrice de son manager Michaël… Très régulièrement, son metteur en scène et ami Jarry, nous passionne par la pertinence de ses analyses. Jarry est l’incontournable pivot sur lequel Jeff peut articuler ses représentations, échanger ses idées créatrices… En fait, si tout a l’air d’aussi bien de passer dans la carrière de Jeff Panacloc c’est parce qu’il y a énormément d’amour autour de lui. Quelle force cela doit lui apporter !


Enfin, élément essentiel, pour une fois Jean-Marc passe au second plan. L’envahissant et insolent primate est carrément mis de côté au profit de son géniteur et manipulateur. C’est ce dont on avait besoin pour mieux connaître cet artiste discret. Car, ce qui m’a vraiment séduit chez Jeff Panacloc, c’est son authentique humilité. Les pieds sur terre, jamais il ne se la pète. Il constate et se réjouit légitimement de sa réussite, mais il n’en tire aucune vanité. Il a su garder intacte sa faculté d’émerveillement. Il est resté quelque part l’enfant marginalisé de Saint-Thibault des Vignes qui cherchait à se construire en dehors de l’école avec son copain Aymeric. Jeff est attachant car vrai. Il se raconte avec modestie, naturellement, sans artifice aucun. En fait, il était prédestiné. Il a tâtonné, il a travaillé (beaucoup), et puis il s’est trouvé. Pour notre plus grand plaisir. Et le sien aussi ; heureusement.
Je suis convaincu que Jeff Panacloc est là pour longtemps. Il n’a pas fini de nous étonner, de nous surprendre, de nous faire rire et de nous émouvoir aussi. Rendez-vous au prochain spectacle.

Gilbert « Critikator » Jouin

samedi 18 mars 2017

Le déni d'Anna

Lucernaire
53, rue Notre-Dame des Champs
75006 Paris
Tel : 01 45 44 57 34
Métro : Vavin / Notre-Dame des Champs

Ecrit et mis en scène par Isabelle Jeanbrau
Musique composée et interprétée par Daniel Jea (guitare) avec à la batterie France Cartigny ou Bertrand Noël ou Maxime Aubry

Avec Benjamin Egner (le père), Karine Huguenin ou Sandra Parra (la fille), Matthias Guallarano (le fils), Thibaut Wacksmann (l’oncle), Cécile Magnet (la grand-mère)

Présentation : Un noyau familial – le père, ses deux enfants, l’oncle, la grand-mère – subit brutalement la disparition de la mère. Pour ne pas en pleurer, les adultes s’engouffrent dans un tonitruant déni familial. La désespérance mise au service d’une joie fausse qui veut tuer la mort. Quand vingt années ont passé les enfants, devenus adultes, viennent réclamer l’urne de la défunte pour l’enterrer. Mais personne n’est fichu de savoir où elle est passée…

Mon avis : Quelle jolie pièce ! Nous sommes tous tellement concernés par son sujet : comment gérer le décès d’un proche ; à la fois personnellement et collectivement…
A la lecture de son résumé, on pourrait craindre un mélo morbide, mais il n’en est rien. Tout ici est traité simplement, naturellement. En fait, c’est une phrase du père qui pourrait en synthétiser l’esprit : face à la mort d’un proche, « Chacun réagit comme il peut ».

La pièce est divisée en deux parties. La première expose la maladie puis la disparition de la mère, Anna. Les enfants, Diane et Matthieu, sont encore jeunes. La mort est pour eux un sujet abstrait. Ils sont encore dans l’insouciance. Le père essaie de les protéger « comme il peut ». Avec une maladresse touchante, il fait de son mieux. En revanche, la grand-mère, la maman d’Anna est dans une souffrance absolue. Elle ne supporte pas que sa fille parte avant elle ; ce n’est pas « dans l’ordre des choses ».
La deuxième partie nous entraîne vingt ans plus tard. Les enfants sont devenus des adultes, le père a refait sa vie mais la mère et le frère d’Anna sont toujours aussi présents. Diane et Matthieu, désormais responsables, désirent apporter une sépulture à leur mère. Mais, pour cela, encore faut-il mettre la main sur l’urne qui contient ses cendres. Or, personne ne sait où elle est…


Le jeu et la mise en scène du Déni d’Anna sont d’une extrême finesse et d’une grande sensibilité. J’ai tout de suite été happé par la façon dont chacun gère le drame puis l’absence et comment il évolue. Construite avec une succession de saynètes plus ou moins longues, la pièce est très rythmée. On ne s’embarrasse pas de gros décors pour signifier où l’on se trouve. Une table, deux petits lits, un réfrigérateur, deux pierres tombales… suffisent amplement.
Ce qui est le plus captivant, c’est le jeu des cinq acteurs. Tout en subtilité. Tout autant que les mots, les comportements respectifs ont une grande importance. La gestuelle propre à chacun est dessinée au scalpel. Les détails son essentiels car ils nous apprennent beaucoup.

Le pivot, l’âme de la pièce, c’est le père. C’est son attitude qui exacerbe les réactions de son entourage. La prestation de Benjamin Egner est époustouflante. Il compose un homme qui ensevelit son chagrin sous l’hyperactivité. Il pousse à l’extrême une maniaquerie chronique qui lui permet, en se concentrant sur les banalités du quotidien, de décaler sa douleur. C’est un brave homme qui ne sait pas quoi faire pour faire plaisir. Du coup, il en fait des tonnes et ça irrite tout le monde. Il est fascinant. Fascinant et… drôle. Car on rit souvent dans cette pièce au sujet si délicat. Certes, ce sont des rires brefs, mais ils sont tellement sincères et spontanés.


Au côté de cette formidable locomotive qu’est Benjamin Egner, chaque comédien se fond dans son personnage avec une justesse impressionnante. Pour moi, Karine Huguenin et Matthias Guallarano sont indissociables. Enfants, puis adultes, ils font preuve d’une complicité sans faille. Ils passent d’un âge à l’autre sans aucun artifice. Il leur suffit de changer subrepticement de timbre de voix, de démarche, de contenance, et on oublie les enfants dociles et primesautiers qu’ils interprétaient quelques secondes auparavant.
La composition de Cécile Magnet dans le rôle de la grand-mère est également très aboutie. Submergée par sa souffrance, elle pleure, geint, s’insurge violemment contre l’apparente désinvolture de son gendre. Une seule chose lui apporte une parenthèse de répit dans son chagrin : savoir ce qu’il va y avoir à manger. Il lui suffit de courber un peu l’échine et de se déplacer plus lentement et, elle aussi, elle prend vingt ans de plus. Quant à Thibaut Wacksmann, il nous fait presque peur avec sa fureur rentrée. Sa façon de bouger nerveusement les jambes nous montre qu’il essaie de se contenir et puis, soudain, il explose, devient d’une agressivité insupportable avec sa mère. Sa voix forte et cassante, sa rudesse, son intolérance, constituent un formidable contrepoint avec l’attitude psychorigide et la bienveillance naturelle de François, le veuf de sa sœur…
Et puis, il y a un sixième personnage qui a son importance dans cette pièce, la musique. Une guitare et une batterie ponctuent et colorent les intermèdes. C’est mélodieux, discret, agréable à entendre. Bref, indispensable au climat du spectacle.

Finalement, cette pièce est une sorte d’hymne à la vie. Grâce au jeu des comédiens, à la mise en scène nerveuse et inventive, la mort est tenue à distance. L’émotion se le partage avec le rire. Le déni d’Anna emplit parfaitement sa mission car elle est profondément et simplement humaine. D'ailleurs, la meilleure conclusion est une déclaration que formule Diane à la fin de la représentation : "On meurt tous un jour ou l'autre, ce n'est pas une raison pour mal vivre"...

Gilbert "Critikator" Jouin